Personne ne m’est jamais arrivé à la cheville ! Pas même toi, fidèle repose-pieds, compagnon de jeunesse. Pourtant, tu avais fière allure. Finalement, tu vois, avec l’âge, tu commençais aussi à sentir le crin. Il faut bien le reconnaître, je n’ai plus tous mes ardents atouts, mais il me reste cette teinte délicate, mes formes généreuses, mon galbe irréprochable, mes mensurations parfaites… Je sais encore attirer les regards, vous savez !
Si vous prenez le temps de mieux me connaître et si vous savez me plaire, vous pourrez alors tendrement vous lover dans mes cuirs, laisser vos jambes s’alanguir, déposer vos mains sur mes accoudoirs, effleurer mes boiseries du bout de vos doigts, abandonner votre nuque à mes caresses… Oh, mais ne vous méprenez pas ! On ne m’utilise pas comme ça ! Il m’appartient de choisir à qui j’offre ces instants de volupté. À chacun de vous de faire ses preuves. Tantôt je fais déguerpir vos répugnants amis à quatre pattes, qui débordent de sales manières ; tantôt je me débarrasse du petit dernier, en qui je n’ai décidément pas confiance. Et je ne parle pas des gens d’un certain âge…
Je ne suis pas une pimbêche de méridienne, moi ! J’aime mon confort, c’est tout ! Tant qu’à écrire mes mémoires, autant être franche : je veux du beau, du grand, du style, merde ! Je ne demande pas la lune, tout de même ? Un peu d’attention, des caresses, de petits coups de chiffon et un rayon de soleil le matin…
Tiens justement, ce matin, je l’ai bien vu arriver, ce rustre de livreur, avec son troupeau de chaises de salon impatientes, non écloses de leurs emballages. Même mal fagotées dans leur papier bulle, je les ai bien entendues, ces hautaines, à qui l’on avait soufflé qu’elles allaient me remplacer, moi, « l’ancêtre »… En fin d’après-midi, même le gros canapé, qui d’habitude ne moufte pas, s’est moqué de moi…
Ainsi donc, c’est la fin ! Je ne resterai pas seule, sans lumière, sans public, ensevelie sous un drap dans quelque sombre garde-meuble. J’ai décidé de partir. Demain, quand il reviendra avec le reste du cortège, j’attendrai que ces demoiselles soient toutes déballées et apprêtées. Alors, je jouerai de tous mes atouts et lui ferai de l’œil. Comme il est vicieux, car tous les traîtres sont vicieux, il ne résistera pas. Il se retournera et s’abandonnera en moi de tout son poids. Non, ne protestez pas, ma décision est prise : il ne sera pas dit de moi « elle est partie à reculons ». Je volerai alors en mille éclats, en n’omettant pas d’égratigner ces péronnelles au passage. Comme il doit peser deux quintaux, ça ira vite, je ne souffrirai pas.